Reblog de : Le cruel besoin d’esprit critique – Science Pop

Article original : The Need for Critical Thinking, publié le jeudi 23 mars par Steven Novella sur son blog NeuroLogica.


Une des choses (potentiellement) positives à tirer du climat politique actuel aux États-Unis est une meilleure appréciation de la nécessité d’enseigner l’esprit critique. J’espère que l’on pourra tirer profit de cette prise de conscience pour effectuer des changements culturels durables.

Par exemple, un article récent du New York Times intitulé Pourquoi les gens continuent à croire des choses objectivement fausses, commence ainsi :

“Tout le monde a droit à sa propre opinion, mais pas à ses propres faits” comme on dit, enfin… comme on disait à une époque plus simple.

L’article aborde aussi quelques éléments suggérant que  la croyance conspirationniste autour du lieu de naissance d’Obama a chuté après que Trump ait admis qu’Obama était bien né à Hawaï. Juste après cette concession, 62% des gens ont déclaré penser qu’Obama était un citoyen américain, mais un sondage plus récent montre que ce nombre a chuté à 57% (sur cette période, moins de Républicains, et plus de Démocrates croyaient qu’il était citoyen américain). Les auteurs concluent qu’avec le temps, les gens oublient les informations spécifiques et retournent à leur croyance tribale d’origine.

Une étude récente s’intéressant à l’activité sur Twitter vient renforcer l’idée qu’en général, les gens suivent leurs instincts plutôt que d’exercer un esprit critique. Ils ont montré que les gens attribuent plus de crédibilité  à un tweet et sont plus susceptibles de le partager s’il a déjà un grand nombre de retweets. Cela crée un effet boule de neige dans lequel les retweets engendrent les retweets, indépendamment de la fiabilité intrinsèque de l’information.

Ceci est juste un exemple de l’effet médiatique de chambre d’écho, amplifié par le comportement tribal abordé dans l’article du New York Times (soyons clair, les réseaux sociaux n’ont pas créé ce comportement, ils lui ont juste donné des ailes).

Il y a de l’espoir

Il semble que l’on se soit complètement embourbés dans les « fake news », l’esprit partisan, les chambres d’écho et les « faits alternatifs ». La bonne nouvelle, néanmoins, c’est qu’on connaît déjà la solution : l’esprit critique.

On sait très bien que les faits ne suffisent pas (lien du traducteur). Si une personne a une croyance qui lui tient à cœur, vous ne la ferez pas changer d’avis en lui apportant les faits qui lui manquent. Vous pourriez au contraire la faire se retrancher encore plus dans ses convictions. Vous la rendrez encore plus partisane, et elle pourra même commencer à rejeter la science ou le concept même d’expertise et de connaissance juste pour maintenir sa croyance.

La formation scientifique aide, mais pas autant qu’elle le devrait. Les gens commencent à rejeter la pseudoscience seulement quand ils atteignent un stade universitaire avancé (master, doctorat…), ce qui ne concerne qu’un petit pourcentage de la population.

Il apparaît aujourd’hui évident que pour s’élever au-dessus de nos propres biais cognitifs, du comportement partisan, et de l’attrait des croyances magiques et pseudoscientifiques, nous avons besoin de cultiver des compétences d’esprit critique spécifiques, et de valoriser culturellement ces compétences.

Un autre étude vient une nouvelle fois appuyer cette conclusion. Des chercheurs se sont intéressés à trois groupes d’étudiants, l’un suivant un cours sur les méthodes de recherche en psychologie, et deux suivant un cours sur l’histoire des arnaques et mystères (un cours avancé et un cours standard, N.D.T.). Le cours de psychologie n’enseignait pas particulièrement l’esprit critique, contrairement aux deux autres. Ceux-ci ont abordé les erreurs de logique, les biais cognitifs, illustrés à travers des exemples de supercheries connues.

Tous les étudiants ont été évalués au début et à la fin du cours à travers un test standardisé de croyances pseudoscientifiques (noté de 1 pour l’absence de croyance, à 7 pour une forte croyance, et ce pour tout un ensemble de croyances).

Les résultats des étudiants du premier groupe n’ont pas changé entre le début et la fin du cours. Par contre, les étudiants du cours avancé sur l’histoire des arnaques ont diminué (donc amélioré, N.D.T.) leur score d’un point entier sur les sujets abordés dans le cours, et d’un demi-point sur les sujets n’ayant pas été abordés. Les étudiants du cours standard ont aussi diminué leurs croyances pseudoscientifiques, mais dans une moindre mesure.

Bien entendu, ce n’est qu’une seule étude, sans suivi à long terme. Ceci dit, elle suggère que pour réduire les croyances en des choses manifestement fausses, enseigner explicitement l’esprit critique est plus efficace, au moins à court terme, qu’enseigner uniquement la méthodologie scientifique.

Mais gardons aussi à l’esprit qu’il ne s’agissait que d’un seul cours. Imaginez si l’enseignement explicite de l’esprit critique faisait partie de la majorité des cours, et non seulement dans les disciplines scientifiques mais aussi en sciences humaines.

Je pense que c’est ce qu’il nous faut : une réforme majeure de notre système éducatif dans le but de vraiment intégrer l’enseignement de l’esprit critique tout au long du cursus.

Pensez à ce qu’on apprend jusqu’au baccalauréat. Une fois qu’on a assimilé les compétences fondamentales en lecture, écriture et en mathématiques, la plupart de ce qu’on apprend sera oublié une fois adulte (il suffit de regarder l’émission Êtes-vous plus fort qu’un élève de dix ans ?). Ce qu’on apprend vraiment, c’est comment apprendre, développer des méthodes de travail, mais aussi la nature de la connaissance elle-même et, on l’espère, quelques faits basiques à propos du monde dans lequel on vit.

Ce que je veux dire, c’est qu’après les fondamentaux comme la lecture, l’esprit critique est la chose la plus utile à enseigner aux élèves. La pensée critique est une compétence et une habitude qui leur restera pour la vie, et qui leur sera extrêmement utile. La pensée critique devrait représenter une des principales priorités dans le cursus scolaire, bien plus qu’aujourd’hui (attention, il ne s’agit pas d’être dénigrant à l’égard des autres matières, je dis seulement que la pensée critique devrait avoir une priorité relativement haute).

Ce que j’espère, c’est qu’il y aura une réaction suffisante contre cette ère des « fake news » pour créer la volonté politique permettant d’intensifier l’enseignement explicite de l’esprit critique. Il est donc utile que les chercheurs montrent la valeur d’une telle instruction.

Mais nous avons aussi besoin de nous assurer que cela ne devienne pas une question partisane. L’enseignement de l’esprit critique ne doit pas être vu comme une attaque contre un groupe particulier. La pensée critique est non partisane. C’est une compétence universelle que tout le monde devrait apprendre.

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