Article original : History Validates Initial Skepticism publié le 9 novembre 2015 par Steven Novella sur son blog NeuroLogica.

1800 mots – environ 6 minutes.


emdrive2Je comprends que le scepticisme zélé peut parfois agaçer, en particulier lorsqu’il vise une chose à laquelle vous croyez, ou tout au moins que vous trouvez plausible ou digne d’intérêt. C’est comme si les sceptiques essayaient de réfuter vos croyances.

Eh bien, c’est exactement le but. Bienvenue dans le monde de la science.

L’a priori sceptique est une réponse efficace à toute nouvelle affirmation, et l’histoire le prouve. Souvent les observations, ou même les expérimentations, conduisent à la possibilité d’un nouveau phénomène. Cette découverte, presque par définition, est basée sur une anomalie pour l’instant inexpliquée.

Une anomalie est un phénomène qui ne cadre pas avec notre compréhension actuelle de l’univers. Si nous rencontrons un phénomène entièrement nouveau, il est probable que ce que nous observons sera anormal, parce que nous ne pouvons pas expliquer ce que nous ne connaissons pas. En fait, les scientifiques adorent les anomalies – elles pointent vers de nouvelles découvertes. C’est là que l’action se déroule.

Mais c’est ici qu’il y a souvent un fossé entre les scientifiques et le public, exacerbé par les pseudo-scientifiques : quand des scientifiques rencontrent une anomalie, qu’est-ce que cela signifie pour eux et comment procèdent-ils ? Je constate souvent que les pseudo-scientifiques qui rencontrent une anomalie déclarent simplement que cette anomalie est une preuve (voire même LA preuve) du phénomène qui les intéresse : « Tu vois ce champ électromagnétique ? C’est un fantôme ! »

Parfois le nom qu’ils donnent à un phénomène apparent est révélateur du fait qu’ils sautent à la conclusion. Les points froids dans les vieilles maisons sont considérés comme fantomatiques. Le terme « perception extra-sensorielle » présuppose une certaine conclusion. Récemment, des chercheurs voulant se donner un air plus scientifique ont adopté l’expression « cognition anomalistique », qui sonne mieux.

L’histoire des anomalies

Les scientifiques, cependant, approchent les anomalies avec beaucoup de précautions. Leur réponse initiale est (ou du moins devrait être) le scepticisme, suivi par une tentative méticuleuse pour réfuter l’anomalie, ou l’expliquer par une erreur, un hasard, ou comme faisant partie d’un phénomène connu. Si, par excès d’enthousiasme, ils s’emballent avant même d’avoir des données solides, leurs collègues les confronteront et ils ne seront pas tendres.

Les scientifiques, bien sûr, sont des humains, et tout scientifique souhaite faire la grande découverte qui le rendra célèbre ; ceci incite fortement à croire, ou au moins espérer, que la nouvelle anomalie découverte représente un phénomène nouveau pour la science, plutôt qu’une erreur dans le dispositif expérimental. C’est pour cela que parfois, hélas, un enthousiasme prématuré règne autour de la communauté scientifique.

Il y a de nombreux exemples de ce processus à l’œuvre – une nouvelle anomalie apparente conduit à des spéculations enthousiastes, mais la communauté scientifique reste sceptique et finalement, une analyse rigoureuse révèle que l’anomalie n’est qu’un artefact ou une erreur.

L’histoire des neutrinos plus rapides que la lumière est devenue un exemple phare du scepticisme initial comme réponse correcte. À chaque fois que quelqu’un pensera qu’un nouveau phénomène a été découvert, vous entendrez la phrase « Souviens-toi de l’histoire des neutrinos plus rapides que la lumière ! ». Comme le rapporte le magazine Science :

L’équipe OPERA a chronométré des neutrinos tirés à travers la Terre, depuis le laboratoire européen de physique des particules du CERN, près de Genève en Suisse, et découvert qu’ils avaient parcourus le trajet de 730 kilomètres jusqu’à Gran Sasso en 60 nanosecondes de moins que s’ils avaient voyagé à la vitesse de la lumière.

Rien ne devrait pouvoir voyager plus vite que la lumière. De plus, nous avons détecté des neutrinos provenant de lointaines supernova, et n’avons jamais mesuré qu’ils se déplaçaient plus vite que la lumière. L’équipe OPERA le savait ; ils savaient que leur découverte était presque certainement un artefact, mais malgré des tentatives méticuleuses, ils n’ont pu trouver leur erreur ; ils ont alors présenté leurs résultats et demandé à la communauté scientifique de la trouver. Je suis sûr qu’ils espéraient que l’on y échoue, et qu’ils avaient réellement découvert la première preuve que quelque chose puisse briser l’ultime limite de vitesse, mais ils étaient de bons scientifiques. D’autres équipes autour du monde ont essayé de reproduire leurs résultats et n’y sont pas parvenu.

Puis, après deux ans :

Mais en février, l’équipe OPERA a aussi détecté qu’un câble en fibre optique débranché avait introduit un retard dans leur système de mesure de temps, ce qui expliquait l’effet.

L’anomalie était résolue – pas de neutrinos plus rapides que la lumière.

En 1989 Martin Fleischmann et Stanley Pons ont annoncé qu’ils avaient découvert la fusion froide. Ils s’avançaient un peu trop – ils avaient découvert une très légère quantité d’énergie anormale dans leur montage expérimental, énergie qu’ils ne pouvaient expliquer. Vous noterez que 26 ans plus tard nous n’alimentons pas le monde via la fusion froide. Plusieurs laboratoires autour du monde ont échoué à reproduire leurs résultats. [NdT : Michel de Pracontal aborde le sujet dans son livre « L’imposture scientifique en 10 leçons ». Ce livre est évoqué dans un épisode du blog Lisez la Science].

De très légères anomalies

C’est le problème avec les très légères anomalies – elles peuvent résulter de petites erreurs qu’il est trés difficile d’écarter. C’est essentiellement le fondement de l’histoire de la communauté de l’énergie libre. De petites mesures d’énergie anormale sont utilisées pour déclarer qu’un nouveau phénomène d’énergie libre existe, avec la promesse que le procédé pourra être passé à plus grande échelle et alimenter le monde en énergie. Cependant, il ne passe jamais à plus grande échelle parce que les petites erreurs ne s’amplifient pas, si elles le faisaient elles deviendraient évidentes.

Très récemment des astronomes ont découvert une étoile, KIC 8462852, qui présente une variation inhabituelle de luminosité. Cela signifie probablement qu’il y a quelque chose d’étrange en orbite autour de cette étoile. Rien de ce qui a été observé jusqu’à ce jour n’explique cette variation de lumière. C’est l’étape d’une découverte où les scientifiques sont en droit d’avancer les hypothèses les plus folles, du moment qu’ils ne confondent pas spéculation avec conclusion. La spéculation la plus passionnante étant que la variation de lumière est le résultat d’une construction extra-terrestre géante.

C’est aussi ici que le rasoir d’Occam tranche. Les spéculations, ou les hypothèses, qui nécessitent le moins de nouvelles suppositions sont celles ayant le plus de chances d’être vraies. Nous devrions nous rabattre sur les spéculations les plus surprenantes seulement lorsque les plus évidentes écartées. Les variations anormales de lumière ont plus de chances de provenir de comète que d’aliens.

Cela ne signifie pas que ces variations de lumière ne pourraient pas être extra-terrestres, mais simplement que nous ne devrions pas nous emballer. Personne d’autre que moi ne serait plus excité si elles s’avéraient être d’origine extra-terrestre. Cependant, récemment SETI a tourné ses radiotélescopes vers KIC 8462852 et n’a rien découvert. Cela ne prouve pas que cela ne provienne pas d’aliens, mais l’improbable devient encore plus improbable.

Durant les dernières années, des scientifiques de la NASA et d’ailleurs ont testé ce qui est appelé EM drive (Electromagnetic Drive, ou propulseur à cavité résonante électromagnétique). Ce moteur, qui est censé produire de la poussée sans propulseur (indice : c’est un phénomène inconnu par la science actuelle), a montré une petite quantité de poussée anormale pendant les phases de tests. Il y a tout juste une semaine [NdT : l’article date du 09/09/2015], il a été annoncé que les derniers tests en date produisaient toujours cette poussée anormale.

Même si ce moteur serait une œuvre technologique extraordinaire, je ne m’enflamme pas, pour la même raison que je n’investis pas dans la fusion froide. Les affirmations sont basées sur de petites anomalies, en supposant qu’elles puissent être (voilà encore ce fameux terme) amplifiées. Chaque fois qu’une expérience montre que des signes de poussée anormale sont encore présents, c’est rapporté comme « l’EM Drive fonctionne ». Cependant, chaque expérience essaye simplement d’éliminer une source possible d’erreur, exactement comme les scientifiques de l’équipe OPERA essayaient d’éliminer les sources d’erreurs auxquelles ils pouvaient penser.

C’est pour cela qu’une extrême prudence est de mise quand on a affaire à des anomalies. Peu importe le nombre de sources d’erreurs que vous éliminez s’il en reste encore une seule. Le problème est qu’il est impossible de démontrer l’inexistence, en l’occurence ici qu’aucune source d’erreur n’existe. Vous ne pouvez éliminer que les sources d’erreurs auxquelles vous pouvez penser et vérifier.

C’est alors que le jugement entre en jeu – quand avons-nous éliminé assez de sources possibles d’erreurs ? La meilleure façon de penser est : « jamais ». Nous n’avons jamais écarté que ce qui est en train de se passer pouvait être dû à d’autres phénomènes inconnus. Simplement, nous acceptons provisoirement une théorie, en particulier concernant le potentiel nouveau phénomène, lorsque cette dernière a résisté à tous les défis raisonnables. Nous pouvons alors continuer à découvrir comment ce potentiel  nouveau phénomène fonctionne, quelles sont ses propriétés. Finalement nous pouvons construire une compréhension de ce phénomène et il pourra alors entrer dans le domaine de la science établie. Cependant cette acceptation reste provisoire, même si la probabilité approche de 100 %.

Dans le cas d’une technologie qui, par exemple, produit une soi-disant énergie ou poussée, il existe aussi un test simple. Est-ce que la technologie peut être utile ? J’accepterai la fusion froide ou l’énergie du point zéro quand je pourrai faire fonctionner ma maison avec un tel système. Quand la NASA enverra des sondes sur Jupiter en utilisant EM Drive, alors effectivement la technologie sera indiscutable. Tant qu’un tel phénomène vivra dans le royaume des petites anomalies, je resterai sceptique.

Dans les domaines où ces phénomènes supposés sont subjectifs, de tels tests définitifs sont rarement possibles. C’est pour cela que la pseudo-science des médecines alternatives est si florissante – les anomalies qui conduisent à croire au nouveau phénomène (comme l’énergie vitale, par exemple) sont complètement subjectives. Des études rigoureuses sont nécessaires pour déterminer si le phénomène est réel, des études pouvant être truffées d’erreurs et de biais.

C’est pour toutes ces raisons qu’en fin de compte, il est si important de prendre en compte la plausabilité scientifique. Combien de temps et d’effort devons-nous investir dans un nouveau phénomène ? C’est une question d’appréciation, laquelle se base en partie sur la notion de plausibilité.

Conclusion

J’espère que dans 50 ans notre civilisation sera alimentée en énergie à l’aide de la fusion froide, que nous conduirons des voitures volantes propulsées par une version de l’EM Drive, et que nous décoderons l’Encyclopédie Galactique, transmise par une civilisation extra-terrestre. Les preuves actuelles pour cet avenir ne sont cependant pas convaincantes.

Voici la plus importante leçon, en tout cas. Si nous finissons par arriver jusqu’au point où nous pouvons conclure qu’un nouveau phénomène est probablement vrai, nous le ferons en affrontant le défi du scepticisme fervent. Les scientifiques se demandent « De quelle manière puis-je avoir tort ? » et construisent alors leur prochaine expérience. Nous progressons en essayant de donner tort aux nouvelles idées. Les bons scientifiques sont sceptiques et l’histoire montre que ce scepticisme initial n’est pas uniquement raisonnable, il est nécessaire.