Article original : Removing the Rubbish: Consensus, Causation, and Denial publié par Lawrence Torcello sur Scienta Salon.

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Au XVIIe siècle, le philosophe John Locke, écrivant son admiration des grands penseurs scientifiques de son époque, notait qu’il trouvait « une ambition suffisante que d’être employé comme un travailleur subordonné à nettoyer un peu le sol et enlever quelques déchets qui reposent sur le chemin de la connaissance ». Locke mesurait sa contribution considérable aux nouvelles sciences empiriques et expérimentales [1]. Encore aujourd’hui, l’observation de Locke tient un rôle essentiel de la philosophie par rapport à la science. Une bonne philosophie est caractérisée par le progrès de la compréhension à travers la critique rigoureuse et la clarification des concepts. Même si les philosophes ne sont pas nécessairement mieux équipés pour arriver à la vérité que les autres, ils sont souvent, par leur entraînement, parfaitement aptes à détecter un raisonnement confus et embrouillé. Nous négligeons trop souvent que la science progresse autant à travers la détection et l’exposition des erreurs – le nettoyage des déchets – qu’à travers la découverte de faits. Par exemple, le réchauffement global anthropique, porte des implications existentielles et éthiques qui requièrent notre attention immédiate [2], pourtant, pour que le discours du public informé progresse, il faut dissiper certaines méconnaissances. Dans ce qui suit j’aborde trois confusions communes qui sont souvent rencontrées dans le discours public et politique au sujet du changement climatique.

Confusion n°1 : « Le consensus n’a rien à voir avec la science »

Cette affirmation erronée joue sur l’ambiguïté du terme consensus. Dans le langage populaire, consensus renvoie souvent à un simple accord (ou à un accord purement populaire). En sciences, le terme est utilisé de manière approprié pour exprimer qu’une nette majorité de chercheurs reconnaît que les sources de données convergentes confirment la même conclusion. C’est précisément ce que l’on veut dire lorsque l’on entend qu’il y a un énorme consensus par rapport à l’activité humaine comme cause du réchauffement climatique [3]. Le consensus scientifique n’est pas une affaire d’opinion publique. Un consensus signifie une large acceptation de la part des experts qu’une affirmation particulière est supportée par des preuves solides. Le stock de connaissances collectives de l’humanité augmente une fois qu’un consensus scientifique est atteint.

Il s’ensuit que s’il n’existe pas de consensus, la question scientifique sous investigation demeure non résolue. Les chercheurs individuels, les équipes de chercheurs, les pairs examinateurs sont tous sujets à l’erreur ; il est d’autant plus important pour les non-experts de reconnaître le consensus comme une preuve que l’affirmation a été attentivement examinée. Bien sûr, il demeure possible qu’un consensus scientifique soit faux. Certaines personnes pointent parfois des cas historiques de conclusions erronées, ou de scientifiques peu scrupuleux, afin de remettre en cause la fiabilité du consensus ou de la science sur un problème donné. Ces critiques négligent le fait que de telles erreurs ont finalement été révélées et surmontées précisément grâce au processus de contrôle dont il est question, et en arrivant au consensus que leur rhétorique à pour objectif de remettre en cause.

Les ambiguïtés dans le langage peuvent mener les gens à un dialogue de sourds. Quand les gens ne sont pas au courant de l’usage technique d’un terme ou ne réussissent pas à spécifier comment ils l’utilisent, cela crée une atmosphère propice à l’incompréhension et à l’équivoque. On peut voir une confusion similaire à celle qui concerne le terme « consensus » dans l’affirmation que l’évolution est « simplement une théorie ». Théorie dans le sens où le terme est utilisé en science diffère de son usage populaire, qui signifie quelque chose de plus proche de la spéculation ou de l’opinion. Dans les sciences modernes, une théorie décrit la réalité de manière fiable dans la mesure où elle est soutenue par un large corps de preuves considérées tellement solides, tellement vérifiables, qu’il est improbable qu’elle soit jamais infirmée. En effet, une théorie n’existe pas sans un énorme consensus scientifique.

La science est puissante sur le plan épistémologique parce qu’elle s’auto-corrige, au même titre qu’elle est opposée à l’étanchéité intellectuelle. C’est pour cela que le consensus scientifique possède une valeur intellectuelle et expérimentale, et pourquoi il est raisonnable pour des non-experts de faire confiance aux affirmations approuvées par le consensus scientifique.

Confusion n°2 : Il n’y a pas de « preuve » que l’activité humaine cause le réchauffement climatique

Preuve est un terme qu’il vaut mieux laisser aux mathématiques et à la logique formelle. N’importe quel étudiant de premier cycle qui étudie la philosophie (pour ne pas mentionner les statistiques !) aura entendu une version du mantra « corrélation n’implique pas causalité ». C’est vrai, mais c’est loin d’être la fin de l’histoire. David Hume, écrivant au XVIIIe siècle, a clairement établi que les liens de causalité ne sont pas une affaire de certitude mathématique [4]. En résumé : pour n’importe quelle relation causale possible il reste logiquement possible  qu’une autre relation causale, ou aucune des deux, soit vraie. Le terme « preuve » est, et restera, non pertinent pour le raisonnement causal. La question par rapport à une corrélation scientifique n’est pas une question de preuve, mais plutôt de schéma statistiquement pertinent. En conséquence, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) traduit le niveau de confiance de 95 % que le réchauffement climatique soit principalement causé par l’activité humaine par « extrêmement probable » [5].

Comprendre les limites de l’inférence causale est également utile pour appréhender la relation entre le changement climatique et les phénomènes météorologiques extrêmes. Aucun ouragan, tempête de neige, sécheresse ou inondation ne peut individuellement être attribué directement et exclusivement au réchauffement climatique. Mais il reste tout de même vrai que le réchauffement terrestre exerce une influence discernable sur les phénomènes météorologique extrêmes. Arguer qu’aucun événement météo unique ne peut être lié causalement au réchauffement climatique revient à arguer qu’aucun acte criminel spécifique ne peut être lié causalement à la pauvreté. Le leurre de la recherche de connexions nécessaires précises et irréfutables n’est pas pertinent pour la tendance plus générale de la corrélation et l’influence statistique.

La relation entre la production de CO2 et le réchauffement climatique est aussi bien établie que le lien entre fumer et le cancer du poumon [6]. Lors d’un diagnostic d’un cancer du poumon, il serait idiot d’insister, avant d’arrêter de fumer et de suivre le plan de traitement, pour qu’un médecin identifie la cigarette spécifique (ou le paquet, ou même l’année passée à fumer) qui a causé la maladie. La certitude est une impossibilité épistémique quand il s’agit de n’importe quelle inférence inductive, inférences scientifiques incluses. Après Humes, cette limitation épistémologique a depuis longtemps été reconnue ; en fait beaucoup diraient que cela a été compris depuis le scepticisme hellénistique. Dans la philosophie et la science moderne, la reconnaissance de la faillibilité est une démarche constructive, séparant une authentique découverte du dogme. Un raisonnement raisonnable ne justifie pas l’exploitation rhétorique de l’incertitude ; l’avancement de la compréhension scientifique peut être concédé malgré la reconnaissance de sa faillibilité. En tant que tel, exiger obstinément une « preuve » que le réchauffement climatique résulte de l’activité humaine et que le changement climatique influence les phénomènes météorologiques extrêmes – étant donné la prépondérance de véritables signes disponibles – se réduit simplement à un appel à l’ignorance.

Confusion n°3 : Les termes négationniste et négationnisme sont des formes d’attaques ad hominem (ou abusivement personnelles) contre les climato-sceptiques et leur travail

Le terme négationniste est souvent associé à ceux qui affirment que l’Holocauste est un hoax (NdT : c’est-à-dire un canular). Ce terme est considéré comme insultant, et puisque les conversations sincères devraient éviter l’insulte, selon cet argument, nous devrions éviter d’utiliser de tels termes. Néanmoins le négationnisme est un phénomène d’intérêt académique, suivant des schémas reconnaissables, et, dans le but d’éviter les confusions, cela devrait être discuté avec son étiquette appropriée [7].

La science établie peut être niée pour de nombreuses raisons. Certaines personnes nient une affirmation scientifiquement établie parce qu’elles adoptent une doctrine religieuse envers laquelle elles trouvent l’affirmation défavorable. D’autres peuvent nier une affirmation scientifiquement établie parce qu’ils espèrent remettre en cause le privilège épistémique de la science sur un plan philosophique. D’autres encore sont motivés à rejeter la science pour des raisons financières ou politiques, ou un sentiment plus vague d’affiliation avec une faction politique ou culturelle. Quand ceux qui n’ont pas l’expérience scientifique font une affirmation qui nie la science établie sur la question, ils évoquent le langage et l’autorité de la science en exigeant d’être décrits comme des sceptiques. Le scepticisme n’est pas la pure incrédulité motivée par le pessimisme, le cynisme, ou une idéologie politique. Le scepticisme a toujours impliqué une investigation philosophique des contraintes de la connaissance humaine, que ce soit en général ou sur un domaine donné. La nature intellectuellement prudente de la science reflète cette ascendance philosophique.

La science fonctionne à travers sa méthodologie sceptique ; c’est le moteur du processus de contrôle qui mène finalement au consensus. On n’attend pas des scientifiques faisant des études de terrain qu’ils partagent exactement les méthodologies des scientifiques travaillant dans un contexte de laboratoire, mais tous les champs de la science impliquent (idéalement) une application rigoureuse du scepticisme méthodologique. Le scepticisme est une composante essentielle du processus scientifique. Quand quelqu’un qui manque d’expertise nie un consensus scientifique, et attaque les scientifiques qui le supportent, cette personne ne se comporte pas comme un sceptique. C’est jouer au sceptique tout en refusant d’admettre les fruits légitimes du scepticisme. Cette forme de négationnisme est correctement qualifiée de pseudo-scepticisme, qui est une caractéristique commune, sinon essentielle, des pseudosciences [8]. Le pseudo-scepticisme et les pseudosciences devraient tous les deux être correctement compris comme des types de négationnisme scientifique. Plus d’un qualificatif approprié peut-être utilisé de manière constructive ou comme une massue ad hominem ; cet argument seul n’est pas une bonne raison pour abandonner les qualificatifs appropriés.

La majorité des gens qui ne sont pas sûrs de quoi penser du changement climatique ne sont pas des négationnistes de la science climatique. Mais pour des négationnistes engagés, sceptique est un qualificatif inapproprié et trompeur [9]. Le terme scepticisme n’est pas adapté pour décrire le comportement de ceux qui nient obstinément la preuve du réchauffement climatique anthropique – le terme pseudo-scepticisme est plus correct. De plus, il est plus approprié d’un point de vue éthique de mettre à l’épreuve, plutôt que d’ignorer, le phénomène plus vaste phénomène de déni de science [10]. En effet, il est vital de nettoyer ce genre de déchets, qui embrouillent la connaissance du public du consensus scientifique sur le changement climatique. Le faire requiert une clarté soutenue des concepts, une utilisation cohérente du langage, et un rejet actif des distractions induites par la minorité bruyante des négationnistes. C’est un effort bien adapté aux scientifiques comme aux philosophes.


Lawrence Torcello est Professeur Adjoint de Philosophie à l’Institut de Technologie de Rochester, New York. Il se spécialise dans la philosophie sociale et politique, la théorie morale, et l’éthique appliquée. Ses sujets de recherches actuels se concentrent sur la théorie démocratique, le libéralisme, et la justice climatique. Des travaux récents explorent les implications morales du climato-négationnisme et des autres formes de déni de science.

[1] Locke J., (1689) An Essay Concerning Human Understanding, Edited by Peter Nidditch (1979), “The Epistle to the Reader,” pp. 9-10 Oxford University Press.

[2] Torcello, L., Mann M.E., (2014) “Limiting global warming to 2°C: the philosophy and the science,” The Conversation US, Publié en ligne, Oct. 21.

[3] Cook, J., et al., (2013) “Quantifying the consensus on anthropogenic global warming in the scientific literature,” Environmental Research Letters, Vol. 8, No, 024024, 7 pages.

(NdT : La traduction d’un commentaire de cette étude est disponible sur La Théière Cosmique)

[4] Hume, D., (1748)  An Enquiry Concerning Human Understanding, édité par Peter Millican, (2008) Oxford University Press.

[5] IPCC AR5 (2013) site internet.

[6] Fischer, D., (2014) “Climate Risks as Conclusive as Link between Smoking and Lung Cancer,” Scientific American, Publié en ligne: Mars, 19.

[7] Pigliucci, M., (2014) “The varieties of denialism,” Scientia Salon, Publié en ligne, Oct., 28.

[8] Torcello, L., (2012) “The Trouble with Pseudoskepticism,” Skeptical Inquirer, Vol. 36, No. 3, pp. 37-41.

[9] Deniers are not Skeptics, Skeptical Inquirer, 5 Decembre 2014.

[10] Torcello, L., (2011) “The Ethics of Inquiry, Scientific Belief, and Public Discourse,” Public Affairs Quarterly, Vol. 25, No. 3, pp. 197-215.

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